Les manuels de la « réforme Najat » arrivent dans les collèges. Florilège d’horreurs, de stupidités et de contresens.

Les manuels bâclés d’une réforme mort-née


Les manuels de la « réforme Najat » arrivent dans les collèges. Florilège d’horreurs, de stupidités et de contresens.

 

Il a fallu une proposition insensée d’EPI (Enseignement Pratiques Interdisciplinaires) sur le décès accidentel de Claude François pour que la grande presse se fasse enfin l’écho d’une réforme aberrante — et commence à comprendre qu’elle s’est laissée rouler dans la farine par un ministre qui a un sourire pour tout argument. Mais la proposition de réflexion sur l’électrocution dont a été victime l’interprète de « Comme d’habitude », pour absurde et de mauvais goût qu’elle soit, n’est pas le pire de cette cuvée éditoriale dont je n’attendais rien et qui confirme mes pronostics les plus sombres — au-delà même de ce que je pouvais imaginer.

La réforme touche le fond, mais creuse encore

Je ne broderai pas sur les idées qui sont immédiatement venues aux enseignants confrontés à cette proposition si délicate. L’un imagine de faire calculer aux élèves, vu le coefficient d’eau du corps humain (SVT) le temps qu’il a fallu pour carboniser Jeanne d’Arc (Histoire). Un autre, quitte à utiliser l’électricité, suggère de retracer les péripéties de la Guerre des courants (Histoire), et comment le pacifique Edison tenta de discréditer le courant alternatif que promouvait le génial Tesla (Physique) en électrocutant des animaux de plus en plus gros — chien, cheval, éléphant, et finalement un homme, ce qui inaugura la première chaise électrique aux Etats-Unis (SES). Un dernier insiste pour faire imaginer aux élèves le dialogue supposé (Français) entre le bon docteur Guillotin et le roi Louis XVI, qui insista, raconte la légende, pour imposer une lame en biseau et élever quelque peu les montants de la guillotine, afin que le coup coupe le cou à coup sûr.

Un manuel écrit trop vite pour complaire à une idéologue ouvre la porte à tous les rédacteurs sadiques.

Les EPI servent à tout et à n’importe quoi. L’obligation faite de coupler des disciplines qui n’ont rien à voir, sinon par la volonté des pédagogues fous qui inondent le ministère depuis cinquante ans, amène ainsi Nathan à proposer, dans un livre de Maths, un EPI sur le harcèlement scolaire sous la houlette triple des Maths (statistiques), du français (rédaction) et de l’anglais (là, j’avoue, je n’ai pas suivi).

Pendant ce temps, Bordas ­ donne un sujet de Français — c’est mon préféré — que je préfère recopier intégralement :

– « Vous souhaitez rompre avec votre petit(e) ami(e). Après lui avoir écrit le SMS ci-dessous, vous décidez finalement d’opter pour une lettre afin de développer vos sentiments et les raisons qui vous poussent à prendre cette décision. »

Suit la copie du SMS supposé :

« Cc c mwa ! Sa va dps samdi ? G 1 truc a te dir jcroi kon devrè fer 1 brek… bz » — émoticône dépitée incluse.

Je passe sur la graphie « djeune » et si finement dysorthographiée du SMS. Je passe aussi sur le fait que la littérature (les Liaisons dangereuses, par exemple) offre des modèles de lettres de rupture qu’il serait plus judicieux d’étudier. Et pour la rédaction finale demandée, je suggère de s’inspirer du poulet (on appelait ainsi un court message amoureux, du temps où l’on savait parler français) expédié il y a quatre ans par un certain François H*** à Mme Valérie T*** :

« Je fais savoir que j’ai mis fin à la vie commune que je partageais avec Valérie Trierweiler. »

Un modèle d’élégance sentimentale et syntaxique. Ces deux « que » enchâssés ont fait date dans l’histoire grammaticale et amoureuse. Vous voyez, on peut faire du bon français en classe avec des exemples tout à fait contemporains, proches du vécu des élèves — l’objectif constant d’une réforme qui veut éradiquer l’essentiel de la culture française.

« Qui parle d’offenser grand-père ni grand-mère ? »

À propos de « que », justement…

Pour apprendre l’accord du participe conjugué avec avoir avec le COD antéposé, les éditions Robert proposent dans un manuel de Sixième la phrase suivante :

« Les chèvres que le loup a mangées »

affirmant que « mangées » s’accorde avec le COD « chèvres ».

Et « que » alors ? C’est celle du loup ?

Ravivons nos souvenirs : « que «  est pronom relatif, et c’est avec ce pronom relatif (qui, lui, est vraiment COD du verbe « manger ») que s’accorde le participe. « Chèvres «  est antécédent du relatif — et ne risque pas d’être COD, vu que dans la phrase tronquée qui nous est proposée, il n’est rien du tout. Il pourrait même être sujet d’une phrase complète du type « les chèvres que le loup a mangées s’appelaient toutes Blanquette » — comme celle de Monsieur Seguin. Mais bon, lire Daudet, c’est devenu ardu. D’ailleurs, ce n’est pas prévu par des programmes qui sont absolument muets sur les auteurs que l’on pourrait étudier, tant ils sont préoccupés par les situations réelles du vécu des élèves.

Des livres qui vous acculent au ridicule

Peut-être préférez-vous cette activité-ci ?

« Un monstre en « ul »

« – Cherchez à deux le plus possible de mots finissant en « ul », « ule » ou « ulle ».
« – Complétez votre recherche sur Internet pour trouver quinze mots finissant ainsi. »

On a là tous les ingrédients du parfait exercice selon NVB : il est ludique, fait fonctionner les élèves par groupes, et les colle devant un ordinateur. L’enseignant, probablement, ira boire un café pendant que ses élèves carbureront en autonomie dans le meilleur des mondes pédagos, voir mon analyse des consignes des IPR de Français de l’Académie de Versailles.

On ne peut pas ne pas penser à une rime toute trouvée, que d’ingénieux garnements ne manqueront pas de brailler aux oreilles de la jeune stagiaire qui se sera crue obligée de suivre le manuel :

« Et si quand j’avance tu recules,

Comment veux-tu que je… »

On connaît la suite.

Les auteurs de l’ouvrage ne sont pas allés au bout de leur quête. Ils auraient dû inciter les élèves à chercher les rimes en –ouille.

Assises de la refondation

Et pendant ce temps-là les trois ministres qui se sont succédés rue de Grenelle se retrouvent, lundi 2 mai et mardi 3, pour l’un de ces grands raouts dont les incapables auto-satisfaits ont le secret. Najat Vallaud-Belkacem a invité Vincent Peillon (reconverti dans l’écriture de romans policiers) et Benoît Hamon à des Assises de la refondation afin de célébrer le plus grand échec du règne de François le Petit, comme dit Patrick Rambaud (Grasset, 2016). Le Président de la République doit y prononcer une allocution de clôture qui annoncera une augmentation du salaire des instituteurs. Pour essayer de racoler un public qui a voté PS en 2012 et qui pourrait bien ne pas recommencer.

Quoique… Un petit épouvantail par ci, une promesse par là, voilà qui devrait revivifier la conscience de gauche chez des enseignants piétinés depuis des années, mais qui pour certains — ceux qui ont accueilli cette réforme létale avec enthousiasme, ceux avec qui jamais je ne monterai de projet ni d’EPI, dussé-je m’attirer la réputation d’être mauvais camarade. — en redemandent Moi, j’ai embrassé cette profession pour transmettre des savoirs, pas pour chercher en chœur ce qui rime avec ministricule.

Jean-Paul Brighelli

Délégué national à l’École de la République

Laissez un commentaire