Jamet le dimanche

Jamet le dimanche ! Les oies du Capital.


Le referendum est maintenant proche, qui permettra aux électeurs britanniques de décider, en toute liberté, en toute indépendance, s’ils souhaitent demeurer au sein de l’Union européenne (où ils jouissent d’ores et déjà d’un statut largement dérogatoire) ou s’ils coupent les liens qui les rattachent à M. Juncker, à M.Schultz, à Mme Merkel, au Berlaymont, et choisissent de faire voile vers le large.

A l’approche de l’échéance fatidique, bonnes âmes, bons apôtres et bons conseilleurs, qui ne sont pas les payeurs, multiplient en toute objectivité, en tout désintéressement, les avertissements, les mises en garde, les cris d’alarme à l’adresse de nos voisins, et néanmoins amis, d’outre-Manche. Il n’est de jour, il n’est de support qui ne voient spécialistes de l’économie, extra-lucides de la prévision, éditorialistes, chroniqueurs, correspondants, hommes politiques, lobbyistes travestis en frères prêcheurs monter en chaire et prédire rien de moins que l’Apocalypse à la Grande-Bretagne si, par malheur, et en dépit de leurs objurgations le « non » devait l’emporter le 22 juin prochain.

Dès le lendemain, nous assènent-ils en effet avec la tranquille assurance des VRP, des diseurs de bonne aventure, des faiseurs de pluie et des escrocs, la livre s’effondrerait, la City ne serait plus que l’ombre d’elle-même, le P.I.B. serait amputé, le chômage déferlerait sur l’île, les centaines de milliers de jeunes Français, les millions d’immigrés qui sont venus chercher emploi et fortune de l’autre côté de la Manche seraient contraints de boucler leurs valises, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord feraient sécession, le monde entier boycotterait le Royaume-Uni qui déchoirait immédiatement de son rang de cinquième puissance économique mondiale, une pluie de sauterelles s’abattrait sur les Midlands, le prince William et Kate Middleton donneraient naissance à des veaux marins, et la forêt de Dunsinanne se mettrait en marche vers le château de Windsor. Pour commencer.

Naturellement, ils n’en savent rien – et nous non plus. Naturellement, la situation inédite que créerait une rupture entre Londres et Bruxelles entraînerait des conséquences nouvelles, auxquelles les uns et les autres devraient faire face et sur lesquelles les gens sérieux, de part et d’autre du Channel travaillent dès à présent, dans l’ombre. On rappellera quand même que la Grande-Bretagne, en tant que royaume et que peuple, est constituée depuis près de mille ans, qu’elle a traversé victorieusement de bien pires orages, qu’elle existait avant 1972 et qu’elle continuera d’exister après 2016. On observera que, plus prudents, plus avisés et plus heureux que d’autres, les gouvernements de sa Majesté, tout en rejoignant officiellement la Communauté européenne, avaient pris soin de conserver la maîtrise de leur monnaie, de leur budget, de leurs frontières et que ces points essentiels demeureront inchangés, quelle que soit l’issue du referendum de juin. On notera que, dans l’hypothèse d’une victoire du « non », la Grande-Bretagne et ses partenaires européens disposeront de deux années pleines pour mettre au point et éventuellement confirmer ou infléchir leurs relations économiques, financières, diplomatiques, militaires et politiques, et que tout, bien évidemment, se passera sans drame, sinon sans difficultés, entre négociateurs réalistes, dès lors que le peuple anglais aura tranché et qu’il faudra bien en prendre acte. La Terre n’en continuera pas moins de tourner, la Tamise de couler et la City de prospérer.

Mais d’où vient le troublant ensemble du chœur des pleureuses qui, de ce côté de la Manche, ont déjà pris le deuil dans la perspective de la chute de Babylone ? D’où vient cette belle unanimité que nous avions déjà constatée, vécue et subie en 1992, lors du referendum sur Maastricht, et de nouveau en 2005, lors de la campagne qui devait aboutir au non majoritaire et bientôt bafoué du peuple français au traité constitutionnel européen ?

Ne cherchez pas, et surtout ne cherchez pas la réponse dans les colonnes de vos journaux ou sur les plateaux de la télévision. Comme en 1992, comme en 2005, les médias français ne font que refléter des positions et des intérêts qui ne sont pas ceux de tous les Français, mais d’une minorité dirigeante, d’une caste déconnectée de la réalité de notre pays. Les grands industriels, les grandes multinationales de l’armement, du bâtiment et du luxe, comme les majorités successives, de droite ou de gauche, qui contrôlent et verrouillent le secteur privé et le « service public » de l’information ont fait depuis des décennies le choix du libre échange, du fédéralisme, de la mondialisation, du libéralisme sans frein ni règles, au détriment de millions de victimes qui ne vont pas dans le sens de leur histoire. Aux moments décisifs, et celui-ci en est un, les uns et les autres veillent au grain et mobilisent leurs troupes et leurs mercenaires. Si la vigilance légendaire des oies du Capitole a sauvé Rome, celle des oies du Capital ne se déploie qu’au service de la finance mondiale. Les prophètes de malheur que l’on rencontre à tous les carrefours ont repris le rôle éternel de Cassandre. Mais lorsque Cassandre annonçait la chute de Troie, elle n’était pas payée par les Grecs.

Dominique Jamet

Vice-Président de Debout La France

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